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Qui a peur des femmes dans la culture?


Femmes.gouv.fr | Publié le 13 août 2013

Depuis quelques semaines, de fortes voix s’élèvent pour protester contre l’exigence nouvelle d’égalité entre les femmes et les hommes dans la culture : qu’elles manquent d’élégance est une chose, qu’elles manquent d’honnêteté en est une autre. Il est déjà fort peu compréhensible que les règles communes qui s’appliquent aux nominations dans les établissements publics soient contestées par quelques-uns au seul motif qu’elles concernent des «hommes de l’art», mais je dois avouer ma consternation la plus complète devant l’argument que ces règles seraient d’autant plus iniques qu’elles viseraient à favoriser la nomination de femmes.

J’avoue aussi le sentiment de révolte devant les mots choisis par Philippe Caubère (Libération, 15 juillet), en particulier, pour s’adresser à la ministre de la Culture lorsqu’on sait la valeur que représente partout dans le monde l’engagement des artistes et des intellectuels français dans le débat démocratique. On devrait réserver les accusations de «saloperie», par exemple, à d’autres causes qui le méritent mieux, à d’autres cibles qu’à une ministre de la République qui défend l’exception culturelle dans les échanges commerciaux ou l’éducation artistique à l’école avec tant d’ardeur, de ténacité et de courage.

L’enjeu, c’est la place de la culture et de la création dans la société de l’égalité que nous construisons pour demain, pas la guerre des ambitions personnelles, encore moins je ne sais quelle guerre des sexes ou des générations.

Quelques chiffres, d’abord, pour comprendre de quoi nous parlons. Aujourd’hui, en France, 88 % des centres dramatiques nationaux sont dirigés par des hommes ; 3 % des concerts ou spectacles sont dirigés par des femmes, et 20 % des textes joués au théâtre sont écrits par des femmes. Pourtant les femmes constituent plus de la moitié des élèves des conservatoires nationaux. Trois chiffres récents parmi des centaines, des milliers d’autres qui montrent tous la même chose, ainsi que l’a encore rappelé un récent rapport d’information du Sénat : le monde de la culture est un véritable bastion des inégalités entre les femmes et les hommes, pour ne pas dire un empire de la confiscation masculine du pouvoir.

Certains, certaines voudraient nous faire croire que cette situation est justifiée par les mystères insondables du talent et du génie humains qui, comme chacun le sait, se trouvent si imparfaitement et si injustement répartis entre les sexes depuis toujours…

D’autres plaident en faveur du statu quo parce que la compétence des femmes à exercer des responsabilités importantes ne serait pas avérée, et qu’il serait risqué, pour elles-mêmes, de leur confier si vite et si tôt (!) les rênes d’un théâtre, d’une scène de spectacle vivant. Tout cela n’est pas sérieux en 2013 : sortons désormais des polémiques saisonnières et faisons collectivement l’effort de hausser le niveau de compréhension de ce qui est réellement en jeu.

Dans la culture comme partout ailleurs dans la société française, toutes les conditions doivent être réunies, dès à présent, pour que les femmes et les hommes disposent des mêmes chances d’accéder aux responsabilités dans leur domaine d’activité.

Rien ne justifie que le secteur de la création soit exclu de cette exigence républicaine essentielle que nous instaurons progressivement, y compris par la loi, dans toutes les instances de la République, et dans tous les lieux collectifs de décision et de responsabilité. Rien ne justifie que l’égalité professionnelle s’arrête au seuil des théâtres ou des salles de musique, rien ne justifie qu’une petite fille ait moins de chance qu’un petit garçon de devenir une artiste, de s’exprimer et de partager son travail avec le public. C’est la raison, la seule raison mais la raison impérieuse pour laquelle le champ culturel est prioritaire dans la réforme des politiques publiques en faveur de l’égalité.

Demain, on pourra toujours trouver injuste la nomination d’une telle à la place d’un tel, et critiquer vertement le ou la ministre qui aura décidé de la nomination, mais pour se livrer à la passion des grandes disputes esthétiques et aux batailles d’Hernani du moment si utiles à la vitalité, au rayonnement et à l’influence de notre culture, et non pas à ce combat indigne et rétrograde d’hommes jaloux de leurs privilèges contre des femmes qui ne demandent qu’une chose, le respect et l’égalité de traitement.


Najat Vallaud-Belkacem, Ministre des Droits des femmes, Porte-Parole du Gouvernement.


Tribune publiée le 13 Août 2013 dans le quotidien Libération.